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L’anonyme

J’ai épuisé tous les mots à ma disposition pour elle. Elle me tend pourtant un piège dans son royaume, son territoire car ses noms de sont pas communs pour elle, ils sont très propres alors que pour moi ils sont très loins. Je voudrais lui dire que ça n’importe pas et qu’il faut abandonner cette misère de l’arbre généalogique. Voilà bien deux mois que nous nous cognons l’un contre l’autre jusqu’au dégoût, jusq’à l’épuisement cérébral qui nous obligement hebdomadairement à se faire des déclarations de mise en demeure, de mesure de la distance. Ce petit jeu débile où l’on n’apprécie les sentiments de l’autre que dans le manque et cette capacité incendiaire à créer un reflet de soi dans l’absence. Je voudrais frapper un grand coup dans ce miroir où se projette la dimension infinie patiente de toutes mes angoisses. Mais nous sommes tellement semblables, nous apprenons à craindre que dans la pensée projetée se révèle au final cette identité qui crée notre manque de polarité. On ne sait pas qui fait mal et pour/par quelle raison. C’est bizarre non quand même de persister comme ça alors que nous reconnaissons être de cette génération et de ce style à jouer nos rencontres sur le temps d’une danse plutôt que d’une randonnée.

On s’est promis de rester des proches, que nous espérons pouvoir être digne de confiance. Je n’y ai pas cru parce que j’étais moi. J’ai voulu donner plus. Ca devient épuisant. On ne réfléchit même plus au possible tellement ils semblent à la fois réalistes et lointains. On se laisse aller. On tient avec espoir à tenter de vieilles recettes schématiques

Et voilà que l’un disparaît. Le plus douloureux est ce silence. Je ne sais pas s’il est intentionnel ou s’il est le signe d’une confiance qui avance à petits pas.

Alpha 1

Elle part. Elle est une suite. Numérique et alétoire, imprévisible dans son prochain mouvement défini dans un espace modal ne ressemblant pas à une base décimale. Elle est la première inattendue. On partage le plus rapidement possible. Cette première étape qui m’éloigne du go mais qui ressemble beaucoup au premier jeu de carte imaginable, la bataille. Alter ego e.g point de comparaison. L’ovale plus que le cercle se définit par sa dualité et donc l’éclipse. L’autre devient un astre lumineux mais lointain, non-satellitaire. Il faudra lui dire, vite, on a appris.

Je ne sais pas, j’essaie de ne pas le vouloir. Je m’arrête à la première image, après les mesures et épreuves tactiles aveugles, il faudra que nous nous expliquions, calmement, comme des adultes. La gentillesse comme preuve de caractère, on fera cela dans un grand mouvement ample et courbé, pas de facilité mais tout en simplicité. Elle devient pourtant la première, elle impose une nouvelle direction.

Alpha 2

Elle revient. Elle a l’air d’avoir appris à sourire. Cela fait plaisir. On reprend rapidement les vieilles habitudes, celles qui rendent cette mécanique ambigue.Je sais très bien. L’histoire se raconte sereinement. On essaie de construire quelque chose. Le plus dur est encore de déconstruire intelligement cette étrange sculpture que nous avons soignement pliée en sacrifiant toutes sortes de forêts. J’ai le sentiment que c’est possible, j’aurai pourtant dû avancer un peu plus dans la théorie de la symétrie. Le néant pendant ses absences, le néant quand sa présence signifie mon absence. Exclusitivité dans le droit à la conversation, le prix à payer pour avoir accès à cette délicatesse. L’espoir n’a pas été perdu en cours de route, il est seulement bien rangé attendant une lente dégradation par les assauts répétés de murmures réguliers. Nous aurions pu être cette armée de robots à la recherche des conséquences directes du temps qui passe.

L’oubli, la transformation, la gravité, la nouveauté.

une semaine

L’autre n’y est pour rien dans tout cela. Je suis le seul à oublier mes lacets, à laisser délacer et trainer sur la moitié du chemin. J’apprend à ne pas trébucher même si une fois par semaine, je tombe, je découvre de près à quoi ça ressemble quelqu’un d’autre. Mais ces mots, cette façon d’être vu de loin parce qu’il y a cette ombre folle dont je m’approche sans oser l’affronter, que j’ai appris à aimer.

Une envie de crier ni par haine, ni par désespoir, ni par peur, ni d’effroi, ni de terreur, ni d’aucune chose que cette sensation au creu du ventre. Plus j’écris, plus il y a de chances que tu me trouves indirectement dans ton discours, non ?

Seuil

Et elle me regarde avec des yeux émerveillés et je vois que ça y est, je lui ai encore fait plaisir, je lui ai encore donné un perle pour sa collection de perles et je peux vous dire, Votre Honneur, que c’est ce qui nous énerve le plus Frank et moi chez notre maman : elle est tout le temps en train de nous prendre en photo dans sa tête ou de nous enregistrer avec son magnéto mental pour pouvoir soupirer plus tard à la beauté de ses souvenirs. On peut devenir fou comme ça, vous comprenez ? On est jamais juste là, il faut toujours s’extasier devant le fait d’être là. C’est pourquoi avec Frank on fait plein de choses pour être juste là, sans pensées ni rien. comme je vous l’ai expliqué au début, maman dit qu’on est rien soi-même tout seul, qu’on est fait de bric et de broc, chacun selon ce qu’il a vu et vécu au cours de sa vie, notre tête est remplie de toutes les phrases des autres qu’on a lues ou entendues et moi j’ai horreur de cette idée, je veux être seule, mais d’après maman ça veut rien dire être seul, on peut même pas penser le mot seul tout seul parce que c’est un mot et chacun pas inventer le langage pour lui-même, c’est impossible, rien que pour dire je il faut appartenir à toute une vieille civilisation. Elle dit qu’on est comme des planètes lancées sur des trajectoires, absorbant et reflétant la lumière les unes des autres, entrant en collision, en interaction et en fusion les unes avec les autres, qu’on le veuille ou non, on est des bouts de matière qui se précipitent à travers le temps en se transformant sans cesse, et la seule différence entre nous et les autres bouts de matière c’est que nous on est conscients de notre voyage et on s’en étonne, du coup on peut le raconter aux autres et ça fait des histoires, de l’Histoire : tu me racontes ta vie, je te raconte la mienne, ta vie fait désormais partie de la mienne et inversement, ce que tu me dis s’intègre à moi, se mélange à moi, aussi intimement que le langage lui-même, qui n’est pas à moi mais sans lequel je ne serais pas moi, je ne serais rien ; il m’est venu des autres, des millions d’autres dans une longue chaîne ou plutôt un dense réseau de chaînes qui remontent aux brumes de la préhistoire. Ainsi, dit maman, seconde après seconde et siècle après siècle, depuis les troglodytes jusqu’aux cosmonautes, les mots humains circulent sur Terre, les idées aussi, les histoires aussi, et tout ça forme la nourriture avec laquelle on fabrique nos esprits un peu comme on fabrique notre corps avec du lait. Etre humain, dit maman, c’est faire partie de cette prodigieuse circulation de mots et d’idées et d’histoires qui a commencé il y a des millénaires et qui ne s’arrêtera que quand les flammes du soleil seront éteintes, ou quand on aura réussi à pulvériser notre précieuse planète bleue et verte pour en faire un milliard de petites planètes nouvelles et silencieuses.

Fiona, Une adoration, Nancy Huston

Pen

En toute ludologique, une partie terminée ne devrait pas avoir d’effets sur les suivantes, les précédentes et les contemporaines. Cependant, il faut croire que la phénoménologie de l’esprit n’est pas disposée à suivre les règles du jeu. C’est assez pénible d’écrire sur une défaite qui bouscule le plateau en cours par un simple jeu d’ombre. Je voudrais arrêter de penser la chute d’un pion, dire que j’ai mis en scène assez de signes pour faire comme si il n’y avait plus rien de possible. La partie est terminée, je ne veux plus y penser, plus y passer de temps, ne pas repasser par les mêmes chemins. Dans le monde des chemins symboliques, contrairement à ceux de la forêt, plus le passage est usée et moins il se transforme en sentier, en lieu balisé. J’ai peur de couper le fil d’exécution de ce scénario. Déjà qu’à portée de la conscience et du regard, je n’arrive toujours pas à le faire taire ni se terminer, je suis tout simplement terrifié à l’idée de m’en détourner. J’ai peur que les acteurs ne mènent leur propre vie et prennent une place tellement considérable ce qui les rendrait à nouveau visible mais surtout cruciaux et centraux. L’espace de mon cerveau est trop petit pour contenir ceux là. Comment est-ce possible pour un esprit de penser à deux choses simultanément alors que le temps reste unique ? Comment faut-il alors compter le temps de vie ?

Pourtant. Je ne peux faire semblant, je nie mes principes car il suffirait de quelques mots, quelques explications pour rendre plus commodes la distances et l’éloignement relationnels alors que l’espace physique de nos allers et venus ne sont pas non plus assez prodigieux pour que l’esquive ne structurent pas nos pas. Il faudrait arrêter de payer les personnages et qu’ils arrêtent de s’agiter et de créer les mouvements rendant vivant le réseau des transports individuels.

Ca me rend fou et pourtant je voudrais mener une autre dans une danse.

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