Et elle me regarde avec des yeux émerveillés et je vois que ça y est, je lui ai encore fait plaisir, je lui ai encore donné un perle pour sa collection de perles et je peux vous dire, Votre Honneur, que c’est ce qui nous énerve le plus Frank et moi chez notre maman : elle est tout le temps en train de nous prendre en photo dans sa tête ou de nous enregistrer avec son magnéto mental pour pouvoir soupirer plus tard à la beauté de ses souvenirs. On peut devenir fou comme ça, vous comprenez ? On est jamais juste là, il faut toujours s’extasier devant le fait d’être là. C’est pourquoi avec Frank on fait plein de choses pour être juste là, sans pensées ni rien. comme je vous l’ai expliqué au début, maman dit qu’on est rien soi-même tout seul, qu’on est fait de bric et de broc, chacun selon ce qu’il a vu et vécu au cours de sa vie, notre tête est remplie de toutes les phrases des autres qu’on a lues ou entendues et moi j’ai horreur de cette idée, je veux être seule, mais d’après maman ça veut rien dire être seul, on peut même pas penser le mot seul tout seul parce que c’est un mot et chacun pas inventer le langage pour lui-même, c’est impossible, rien que pour dire je il faut appartenir à toute une vieille civilisation. Elle dit qu’on est comme des planètes lancées sur des trajectoires, absorbant et reflétant la lumière les unes des autres, entrant en collision, en interaction et en fusion les unes avec les autres, qu’on le veuille ou non, on est des bouts de matière qui se précipitent à travers le temps en se transformant sans cesse, et la seule différence entre nous et les autres bouts de matière c’est que nous on est conscients de notre voyage et on s’en étonne, du coup on peut le raconter aux autres et ça fait des histoires, de l’Histoire : tu me racontes ta vie, je te raconte la mienne, ta vie fait désormais partie de la mienne et inversement, ce que tu me dis s’intègre à moi, se mélange à moi, aussi intimement que le langage lui-même, qui n’est pas à moi mais sans lequel je ne serais pas moi, je ne serais rien ; il m’est venu des autres, des millions d’autres dans une longue chaîne ou plutôt un dense réseau de chaînes qui remontent aux brumes de la préhistoire. Ainsi, dit maman, seconde après seconde et siècle après siècle, depuis les troglodytes jusqu’aux cosmonautes, les mots humains circulent sur Terre, les idées aussi, les histoires aussi, et tout ça forme la nourriture avec laquelle on fabrique nos esprits un peu comme on fabrique notre corps avec du lait. Etre humain, dit maman, c’est faire partie de cette prodigieuse circulation de mots et d’idées et d’histoires qui a commencé il y a des millénaires et qui ne s’arrêtera que quand les flammes du soleil seront éteintes, ou quand on aura réussi à pulvériser notre précieuse planète bleue et verte pour en faire un milliard de petites planètes nouvelles et silencieuses.

Fiona, Une adoration, Nancy Huston